Meddies : comprendre ces tourbillons méditerranéens et leurs enjeux océaniques

Les meddies désignent ces immenses tourbillons d’eau méditerranéenne qui dérivent discrètement dans les profondeurs de l’océan Atlantique. Véritables capsules d’eau chaude et salée, ils se forment à la sortie du détroit de Gibraltar puis migrent sur des centaines de kilomètres, jouant un rôle méconnu mais essentiel dans la circulation océanique et le climat. Ces structures océaniques, observées pour la première fois dans les années 1970, suscitent aujourd’hui un intérêt croissant auprès des scientifiques qui cherchent à mieux comprendre leur influence sur les échanges thermiques, la stratification des océans et la biodiversité marine. Plongeons au cœur de ces phénomènes fascinants pour découvrir comment ils se forment, se déplacent et pourquoi ils comptent pour l’avenir de la recherche climatique.

Origine et caractéristiques des meddies dans l’océan Atlantique

diagramme structure meddies atlantic

Les meddies naissent de la rencontre entre les eaux denses de la mer Méditerranée et celles de l’Atlantique nord-est. Cette interaction crée des tourbillons quasi-cylindriques qui conservent leurs propriétés pendant plusieurs années, transportant chaleur et sel bien au-delà du bassin méditerranéen. Leur forme compacte et leur stabilité exceptionnelle en font des objets d’étude privilégiés pour comprendre les mécanismes de transport océanique à moyenne profondeur.

Comment se forment les meddies à partir des eaux méditerranéennes exportées

Le processus de formation débute au détroit de Gibraltar, point de passage étroit où les eaux méditerranéennes s’écoulent vers l’Atlantique. Ces eaux, plus salées que celles de l’océan ouvert en raison de l’évaporation intense en Méditerranée, plongent rapidement sous la surface atlantique lorsqu’elles franchissent le détroit. À environ 1000 mètres de profondeur, le courant méditerranéen subit des instabilités dues aux cisaillements et à la topographie sous-marine complexe du golfe de Cadix. Ces turbulences arrachent périodiquement des portions du courant principal, créant des tourbillons isolés qui emprisonnent une masse d’eau méditerranéenne. Une fois détachés, ces meddies se séparent définitivement de leur source et entament leur voyage océanique autonome, principalement en direction du sud-ouest ou de l’ouest, vers les zones profondes au large du Portugal et des Açores.

Propriétés physiques clés : salinité, température et structure interne

Un meddy se distingue par des caractéristiques physiques très marquées qui le différencient nettement des eaux atlantiques environnantes. Sa salinité atteint généralement 36,5 à 38 PSU, contre environ 35,5 PSU pour l’Atlantique à profondeur équivalente. La température du cœur du tourbillon oscille entre 11 et 13°C, soit 2 à 4°C de plus que les eaux avoisinantes à 1000 mètres de profondeur. Cette double anomalie chaude et salée constitue la signature caractéristique d’un meddy lors des mesures océanographiques.

Propriété Valeur typique Comparaison avec l’Atlantique
Salinité 36,5-38 PSU +1 à +2,5 PSU
Température 11-13°C +2 à +4°C
Profondeur 500-1500 m Couche intermédiaire
Diamètre 30-100 km Structure mésoéchelle

La structure interne d’un meddy présente un cœur relativement homogène entouré de couches de transition où les gradients de température et salinité sont prononcés. Cette organisation en « peau d’oignon » renforce la cohésion du tourbillon et limite les échanges avec l’extérieur, expliquant sa longévité remarquable de un à trois ans, parfois davantage.

Où se déplacent les meddies et quelles trajectoires privilégient-ils

Les meddies évoluent principalement dans l’Atlantique nord-est, entre 500 et 1500 mètres de profondeur, suivant des trajectoires complexes dictées par la topographie sous-marine et les courants de fond. Après leur formation près du golfe de Cadix, ils dérivent généralement vers l’ouest ou le sud-ouest, certains atteignant les abysses au large des Açores ou même du plateau des Bermudes. Leur vitesse de déplacement reste modeste, de l’ordre de 2 à 5 kilomètres par jour, mais leur trajectoire peut s’étendre sur plus de 1000 kilomètres avant qu’ils ne se dissipent progressivement par mélange avec les eaux environnantes. La présence de monts sous-marins ou de vallées océaniques influence directement leur route, les contraignant parfois à contourner des obstacles ou à suivre des couloirs préférentiels le long de gradients de densité.

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Rôle des meddies dans la circulation océanique et le climat global

illustration meddies climat ocean circulation

Bien au-delà de leur simple existence physique, les meddies participent activement aux mécanismes de régulation climatique océanique. En transportant des quantités significatives de sel et de chaleur sur de longues distances, ils modifient localement la structure de la colonne d’eau et influencent la circulation méridienne de retournement atlantique. Leur impact, bien que diffus, s’additionne aux autres processus océaniques pour façonner la distribution thermique et haline de l’Atlantique nord.

En quoi les meddies influencent-ils la circulation thermohaline et la densité

La circulation thermohaline, ce grand tapis roulant océanique mondial, dépend étroitement des variations de densité des masses d’eau. En injectant localement de l’eau plus salée et plus chaude dans l’Atlantique nord-est, les meddies augmentent légèrement la densité des couches intermédiaires. Cette densification subtile contribue, en aval du processus, à la formation d’eaux plus denses qui plongent vers les profondeurs et alimentent les branches de retour de la circulation thermohaline. Si l’effet d’un meddy pris isolément reste limité, leur présence répétée et leur nombre cumulé sur plusieurs décennies peuvent modifier sensiblement le bilan de sel de certaines régions. Les océanographes estiment que les meddies transportent environ 1 à 2 millions de tonnes de sel par an hors de la Méditerranée, quantité non négligeable à l’échelle de l’Atlantique nord. Cette contribution s’ajoute à celle d’autres processus comme les courants de bord ou la convection hivernale, formant un puzzle complexe que les chercheurs s’efforcent de reconstituer.

Impact des meddies sur la stratification verticale et les mélanges océaniques

En se déplaçant à travers l’océan, un meddy perturbe la stratification verticale naturelle des masses d’eau. À ses bords, les gradients prononcés de température et de salinité génèrent des zones de cisaillement où la turbulence se développe. Ces petites structures turbulentes, invisibles à l’œil nu mais détectables par des instruments fins, favorisent le mélange entre la couche d’eau méditerranéenne du meddy et les eaux atlantiques adjacentes. Ce mélange vertical redistribue non seulement la chaleur et le sel, mais également les nutriments dissous et l’oxygène, enrichissant ou appauvrissant localement certaines couches océaniques. Les processus de mélange aux interfaces des meddies jouent ainsi un rôle clé dans l’homogénéisation progressive de la colonne d’eau, modulant la disponibilité en éléments nutritifs pour le plancton et influençant indirectement la productivité biologique.

Un maillon sous-estimé dans la variabilité climatique de l’Atlantique nord

Les meddies contribuent à la variabilité climatique de l’Atlantique nord en agissant comme une forme de mémoire océanique à moyen terme. Leur durée de vie de un à trois ans leur permet de stocker et transporter des anomalies de chaleur et de salinité bien au-delà de leur zone de formation. Cette capacité de stockage influence la répartition spatiale des propriétés océaniques et peut moduler, à petite échelle, des phénomènes climatiques comme l’oscillation nord-atlantique. Des études récentes suggèrent que la présence accrue ou réduite de meddies dans certaines régions pourrait influencer la température de surface de la mer et, par ricochet, les échanges air-mer et les régimes de précipitations régionaux. Quantifier précisément cet impact reste un défi pour les modélisateurs, car les meddies opèrent à des échelles spatiales et temporelles intermédiaires, difficiles à capturer dans les modèles climatiques globaux actuels.

Observation, modélisation et détection des meddies en océanographie moderne

Étudier les meddies représente un véritable défi technologique. Invisibles depuis la surface et circulant à grande profondeur, ils exigent le déploiement d’instruments sophistiqués et de stratégies d’observation combinant mesures in situ, télédétection spatiale et simulations numériques. Les progrès récents en océanographie physique ont néanmoins permis de mieux suivre ces tourbillons et d’affiner leur représentation dans les modèles climatiques.

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Quelles méthodes permettent aujourd’hui de détecter et suivre un meddy en profondeur

La détection des meddies repose avant tout sur des campagnes hydrographiques utilisant des sondes CTD (Conductivity, Temperature, Depth) qui mesurent avec précision température, salinité et pression tout le long de la colonne d’eau. Lorsqu’une anomalie chaude et salée apparaît nettement à profondeur intermédiaire, les océanographes identifient la signature caractéristique d’un meddy. Depuis les années 2000, le déploiement massif de flotteurs Argo dans les océans du monde a révolutionné l’observation. Ces robots autonomes dérivent librement avec les courants, plongeant régulièrement jusqu’à 2000 mètres pour enregistrer des profils verticaux. Certains flotteurs spécialisés, dits quasi-isopycnes, suivent une surface de densité constante et peuvent ainsi accompagner un meddy dans ses déplacements, fournissant des données continues sur sa structure et son évolution. Les gliders, planeurs sous-marins autonomes, offrent également une approche complémentaire en effectuant des transects répétés dans des zones ciblées, permettant de cartographier finement la géométrie tridimensionnelle d’un meddy.

Quand les satellites aident malgré tout à repérer des structures aussi profondes

Bien que les meddies évoluent loin sous la surface, les satellites altimétriques peuvent détecter indirectement leur présence. Les tourbillons profonds modifient subtilement la distribution de masse dans la colonne d’eau, générant une légère bosse ou dépression à la surface de l’océan, de l’ordre de quelques centimètres seulement. Les altimètres embarqués sur des satellites comme Sentinel-6 ou Jason-3 mesurent ces variations infimes de hauteur de mer avec une précision millimétrique. En combinant ces données altimétriques avec des cartes de température de surface et de vitesse des courants géostrophiques, les chercheurs peuvent cibler les zones où la probabilité de présence de meddies est élevée, orientant ainsi les campagnes in situ vers les secteurs les plus prometteurs. Cette approche indirecte ne remplace pas les mesures directes, mais elle optimise considérablement les stratégies d’observation dans un océan immense et difficile d’accès.

Modélisation numérique des meddies : défis de résolution et de paramétrisation

Représenter fidèlement les meddies dans les modèles de circulation océanique nécessite une résolution spatiale fine, idéalement inférieure à 10 kilomètres, pour capturer la dynamique mésoéchelle de ces tourbillons. Les modèles climatiques globaux utilisés pour les projections du GIEC fonctionnent souvent avec des mailles de 25 à 100 kilomètres, trop grossières pour résoudre explicitement les meddies. Ces derniers sont alors paramétrisés, c’est-à-dire représentés de manière simplifiée via des formules approximatives qui tentent de reproduire leurs effets sur la circulation et le mélange. Cette paramétrisation introduit des incertitudes, pouvant sous-estimer l’impact des meddies sur le transport de chaleur et de sel. Pour pallier cette limitation, les océanographes développent des simulations régionales haute résolution de l’Atlantique nord-est, avec des mailles de 1 à 5 kilomètres, qui résolvent explicitement la formation, la propagation et la dissipation des meddies. Ces modèles régionaux servent de laboratoires virtuels pour tester différentes hypothèses physiques et améliorer les schémas de paramétrisation des modèles globaux, réduisant ainsi progressivement les biais et incertitudes dans les projections climatiques futures.

Enjeux scientifiques et perspectives autour des meddies pour la recherche future

Au-delà de leur dimension purement physique, les meddies ouvrent des perspectives fascinantes dans des domaines aussi variés que la biogéochimie marine, l’écologie planctonique ou la modélisation climatique avancée. Ces tourbillons constituent des laboratoires naturels uniques pour suivre l’évolution de masses d’eau quasi isolées sur plusieurs années, offrant aux chercheurs l’opportunité d’étudier des processus difficilement observables ailleurs.

Les meddies comme laboratoires naturels pour tracer masses d’eau et nutriments

Un meddy forme une parcelle d’eau quasi fermée, isolée de son environnement pendant une longue durée. Cette caractéristique en fait un objet d’étude idéal pour suivre l’évolution temporelle de traceurs géochimiques comme l’oxygène dissous, le carbone organique ou certains isotopes stables. En prélevant des échantillons à différentes étapes de la vie d’un meddy, les scientifiques peuvent mesurer les taux de consommation d’oxygène par les bactéries, estimer l’âge des masses d’eau via la désintégration de traceurs radioactifs ou encore quantifier les flux de carbone organique exporté depuis les couches de surface. Ces données permettent de mieux comprendre les processus biogéochimiques en milieu profond et d’affiner les modèles de cycle du carbone océanique. Par ailleurs, les meddies peuvent transporter des nutriments dissous, comme les nitrates ou les phosphates, sur de longues distances, influençant potentiellement la productivité primaire de régions éloignées lorsque ces eaux remontent localement vers la zone euphotique.

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Pourquoi les meddies intéressent autant la modélisation du climat futur

Les modèles climatiques cherchent à projeter l’évolution du climat terrestre sur plusieurs décennies ou siècles, en intégrant les rétroactions complexes entre atmosphère, océan, cryosphère et biosphère. Les meddies, bien que discrets, influencent la répartition spatiale de chaleur et de sel dans l’Atlantique nord, région clé pour la circulation thermohaline et donc pour le climat global. Une meilleure prise en compte de leur rôle dans les modèles permet d’affiner les projections de température océanique, de niveau de la mer et de redistribution des masses d’eau en réponse au réchauffement climatique. Par exemple, si le réchauffement accentue l’évaporation en Méditerranée et donc la salinité des eaux sortant à Gibraltar, la fréquence et l’intensité des meddies pourraient augmenter, modifiant les bilans de sel de l’Atlantique nord. Intégrer ces dynamiques fines dans les projections climatiques contribue à réduire les marges d’incertitude sur l’évolution future du climat régional européen et de la circulation océanique globale.

Quelles questions majeures restent ouvertes sur la dynamique et la biologie des meddies

Malgré des décennies de recherche, de nombreuses inconnues persistent sur les meddies. La fréquence exacte de leur formation varie selon les années, probablement en lien avec la variabilité du débit du courant méditerranéen et les conditions météorologiques locales, mais les mécanismes précis restent mal compris. Leur durée de vie moyenne, estimée entre un et trois ans, dépend de facteurs comme la taille initiale, la profondeur et l’intensité des courants rencontrés, mais les relations quantitatives demeurent floues. Sur le plan biologique, les connaissances sont encore plus lacunaires. Quelle diversité planctonique habite ces tourbillons ? Les communautés microbiennes qu’ils transportent diffèrent-elles de celles de l’Atlantique environnant ? Les meddies peuvent-ils favoriser la dispersion de certaines espèces marines sur de longues distances, jouant un rôle dans la connectivité écologique ? Autant de questions qui appellent des campagnes océanographiques multidisciplinaires combinant physique, biogéochimie, génétique et écologie. Les prochaines années verront probablement le déploiement de nouvelles technologies d’observation, comme les drones sous-marins longue durée ou les capteurs génomiques in situ, qui permettront de lever progressivement ces zones d’ombre et d’enrichir notre compréhension globale de ces fascinants tourbillons océaniques.

Les meddies, tourbillons méditerranéens discrets mais essentiels, illustrent parfaitement la complexité et l’interconnexion des processus océaniques. Leur étude, à la croisée de la physique, de la chimie et de la biologie marine, ouvre des perspectives prometteuses pour mieux anticiper les évolutions climatiques et préserver les équilibres océaniques dont dépend notre planète.

Joëlle-Émeric Chassagne

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